© Libération (30 nov 2011) Affaire Hakim Ajimi : une bavure policière épinglée par Amnesty
mercredi 30 novembre 2011 / 23:00
En s’appuyant sur cinq décès liés à des interpellations, un rapport de l’ONG dénonce les méthodes d’immobilisation et l’impunité des forces de l’ordre.
© Libération
Pour lire l'article sur le site de Libération, cliquez ici
Affaire Hakim Ajimi : une bavure policière épinglée par Amnesty
Par Michel Henry
En s’appuyant sur cinq décès liés à des interpellations, un rapport de l’ONG dénonce les méthodes d’immobilisation et l’impunité des forces de l’ordre.
Elles sont cinq. Cinq personnes mortes entre les mains de policiers fautifs et la plupart du temps impunis, ce qu’Amnesty International dénonce dans un rapport publié aujourd’hui, le troisième sur le sujet. A «l’utilisation abusive de la force» s’ajoute «l’absence d’enquête effective, même lorsque les faits sont très graves et que l’on dispose d’éléments de preuve», déplore l’ONG.
En 2005, Amnesty déplorait déjà un «phénomène d’impunité» et regrettait que les juges se montrant «peu enclins à enquêter de manière approfondie, […] la crédibilité des organes chargés de faire respecter la loi en pâti[sse]». Faute de structure d’enquête indépendante, «aucune explication digne de ce nom ni aucune réparation appropriée n’ont été fournies» aux familles des victimes. Certes, la tâche des policiers est «difficile», avec des «risques importants», et la majorité des fonctionnaires agit «dans le respect de la loi». «Il n’en demeure pas moins que des erreurs et des fautes sont parfois commises et qu’il est nécessaire de l’admettre» et de poursuivre les auteurs de délits.
«Asphyxie». En cause cette année, des «méthodes d’immobilisation dangereuses». Comme celle consistant à plaquer l’interpellé à terre sur le ventre, menotté dans le dos, conduit parfois à une mort par «asphyxie positionnelle», comme pour Hakim Ajimi, 22 ans. Le 9 mai 2008, ce Tunisien est arrêté dans la rue à Grasse (Alpes-Maritimes) par deux fonctionnaires de la BAC (brigade anticriminalité) alors qu’il vient de faire un esclandre dans sa banque. Hakim se débat très violemment et blesse le brigadier-chef X (luxation à l’épaule). «Nous avons dû utiliser une grande force pour le maîtriser, car il était très excité», indiquera le policier Y aux enquêteurs.
Hakim est finalement menotté aux mains et aux pieds et placé face contre terre. Il n’y a plus lieu de s’inquiéter. Mais X s’appuie à califourchon sur son dos, et Y lui fait au cou «une clé genre étranglement, mais je précise que je n’ai pas serré à fond». Y la prolonge «cinq à dix minutes, avec une intensité plus ou moins forte, selon l’agitation d’Ajimi». Lequel est en train de s’asphyxier, mais les policiers ne le voient pas, à la différence de témoins qui protestent : «C’est inadmissible, ce n’est pas un animal, c’est bon, il est attrapé !» Selon un policier municipal, il a «la tête violette».
Hakim est traîné jusqu’à la voiture de police «inerte», «les bras et les jambes ballants, ses pieds traînaient par terre». Il a «l’air tout mou comme une guimauve». Jeté sur la banquette arrière, il roule sur le plancher, où il effectue le court trajet vers le commissariat, avec les pieds d’un policier sur lui. Il émet alors «des gaz qui sentaient mauvais», selon une policière : «J’ai un peu plaisanté en disant que ça allait bien pour lui.» Elle regrettera : «Je n’ai pas l’habitude de la mort et ne savais pas que ces gaz pouvaient être un signe de relâchement.» Au commissariat, un policier s’exclame : «Il est bleu !» Hakim est mort, selon l’expertise anatomopathologique, en raison d’«un mécanisme de compression thoracique associé sans doute à une obstruction incomplète des voies aériennes supérieures» : la clé de Y et les appuis sur son dos de X ? «Nous n’avons fait que des gestes réglementaires qui, pour nous, ne pouvaient être la cause de son malaise», dit X. Mais quand la personne s’asphyxie et se débat pour respirer, les policiers pensent qu’elle veut se libérer. Et augmentent donc leur pression, jusqu’à l’issue parfois fatale…
Note. Après moult empêchements visant à les dédouaner, les deux policiers seront jugés en janvier pour homicide involontaire. «Ils n’ont fait qu’appliquer ce qu’on leur enseigne, a protesté leur avocat, Me Gérard Baudoux. S’il y a quelque chose à revoir, ce sont les méthodes enseignées à la police nationale.» Interdite en Suisse et en Belgique, cette technique a valu à la France une condamnation par la Cour européenne des droits de l’homme en 2007. Amnesty réclame son interdiction et demande que les policiers «soient formés à n’utiliser que la force nécessaire» et qu’ils «connaissent les réactions qu’une personne est susceptible d’avoir lorsqu’on l’immobilise». L’Inspection générale de la police nationale a bien édicté une note sur le sujet, en 2008, mais elle est floue : «L’immobilisation en position ventrale doit être la plus limitée possible.»
En cas de mort, les faits sont rarement poursuivis. En France, c’est la police qui enquête sur la police, pas un organe indépendant. La situation risque d’empirer avec la disparition de la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS), organe indépendant qui a été remplacé par le Défenseur des droits. Autre souci : les familles des victimes sont souvent laissées dans l’ignorance, traitées «avec mépris» ou lancées sur de fausses pistes. «Le ministère de l’Intérieur nous répond toujours que ces affaires montrent la difficulté du travail policier, précise Patrick Delouvin, d’Amnesty. Et que c’est une minorité de cas. Justement : peut-être est-il plus facile de les traiter, comme il y en a peu.»
Les autres cas
Pour lire cet article en ligne sur le site de Libération, cliquez ici
Mohamed Boukrourou, Marocain de 41 ans, a été interpellé en 2009 à Valentigney (Doubs) après un incident dans une pharmacie. Il s’est débattu, est mort une heure après. Selon sa sœur, «il y a une histoire montée autour de cette affaire pour l’étouffer et pour que les policiers s’en sortent».
Lamine Dieng, Français de 25 ans, a été arrêté en 2007, à Paris (XXe) après une altercation. Immobilisé face contre terre, menotté dans le dos, il décède d’une asphyxie aggravée par sa consommation de stupéfiants. «On est en souffrance, on vit dans l’attente de la justice», dit sa sœur.
Abou Bakari Tandia, Malien de 38 ans, a été interpellé en 2004 à Courbevoie (Hauts-de-Seine). Il tombe dans le coma au commissariat et décède un mois et demi plus tard d’une asphyxie consécutive à une «contention thoracique» pratiquée par un policier, qui n’a pas été inquiété.
Ali Ziri, retraité algérien de 69 ans, a été arrêté avec un ami en voiture à Argenteuil (Val-d’Oise) en 2009. Au commissariat, il a été jeté au sol, menotté dans le dos, allongé le visage dans ses vomissures. Il est mort le surlendemain à l’hôpital. Aucun policier n’a été poursuivi.
Pour lire l'article sur le site de Libération, cliquez ici
Affaire Hakim Ajimi : une bavure policière épinglée par Amnesty
Par Michel Henry
En s’appuyant sur cinq décès liés à des interpellations, un rapport de l’ONG dénonce les méthodes d’immobilisation et l’impunité des forces de l’ordre.
Elles sont cinq. Cinq personnes mortes entre les mains de policiers fautifs et la plupart du temps impunis, ce qu’Amnesty International dénonce dans un rapport publié aujourd’hui, le troisième sur le sujet. A «l’utilisation abusive de la force» s’ajoute «l’absence d’enquête effective, même lorsque les faits sont très graves et que l’on dispose d’éléments de preuve», déplore l’ONG.
En 2005, Amnesty déplorait déjà un «phénomène d’impunité» et regrettait que les juges se montrant «peu enclins à enquêter de manière approfondie, […] la crédibilité des organes chargés de faire respecter la loi en pâti[sse]». Faute de structure d’enquête indépendante, «aucune explication digne de ce nom ni aucune réparation appropriée n’ont été fournies» aux familles des victimes. Certes, la tâche des policiers est «difficile», avec des «risques importants», et la majorité des fonctionnaires agit «dans le respect de la loi». «Il n’en demeure pas moins que des erreurs et des fautes sont parfois commises et qu’il est nécessaire de l’admettre» et de poursuivre les auteurs de délits.
«Asphyxie». En cause cette année, des «méthodes d’immobilisation dangereuses». Comme celle consistant à plaquer l’interpellé à terre sur le ventre, menotté dans le dos, conduit parfois à une mort par «asphyxie positionnelle», comme pour Hakim Ajimi, 22 ans. Le 9 mai 2008, ce Tunisien est arrêté dans la rue à Grasse (Alpes-Maritimes) par deux fonctionnaires de la BAC (brigade anticriminalité) alors qu’il vient de faire un esclandre dans sa banque. Hakim se débat très violemment et blesse le brigadier-chef X (luxation à l’épaule). «Nous avons dû utiliser une grande force pour le maîtriser, car il était très excité», indiquera le policier Y aux enquêteurs.
Hakim est finalement menotté aux mains et aux pieds et placé face contre terre. Il n’y a plus lieu de s’inquiéter. Mais X s’appuie à califourchon sur son dos, et Y lui fait au cou «une clé genre étranglement, mais je précise que je n’ai pas serré à fond». Y la prolonge «cinq à dix minutes, avec une intensité plus ou moins forte, selon l’agitation d’Ajimi». Lequel est en train de s’asphyxier, mais les policiers ne le voient pas, à la différence de témoins qui protestent : «C’est inadmissible, ce n’est pas un animal, c’est bon, il est attrapé !» Selon un policier municipal, il a «la tête violette».
Hakim est traîné jusqu’à la voiture de police «inerte», «les bras et les jambes ballants, ses pieds traînaient par terre». Il a «l’air tout mou comme une guimauve». Jeté sur la banquette arrière, il roule sur le plancher, où il effectue le court trajet vers le commissariat, avec les pieds d’un policier sur lui. Il émet alors «des gaz qui sentaient mauvais», selon une policière : «J’ai un peu plaisanté en disant que ça allait bien pour lui.» Elle regrettera : «Je n’ai pas l’habitude de la mort et ne savais pas que ces gaz pouvaient être un signe de relâchement.» Au commissariat, un policier s’exclame : «Il est bleu !» Hakim est mort, selon l’expertise anatomopathologique, en raison d’«un mécanisme de compression thoracique associé sans doute à une obstruction incomplète des voies aériennes supérieures» : la clé de Y et les appuis sur son dos de X ? «Nous n’avons fait que des gestes réglementaires qui, pour nous, ne pouvaient être la cause de son malaise», dit X. Mais quand la personne s’asphyxie et se débat pour respirer, les policiers pensent qu’elle veut se libérer. Et augmentent donc leur pression, jusqu’à l’issue parfois fatale…
Note. Après moult empêchements visant à les dédouaner, les deux policiers seront jugés en janvier pour homicide involontaire. «Ils n’ont fait qu’appliquer ce qu’on leur enseigne, a protesté leur avocat, Me Gérard Baudoux. S’il y a quelque chose à revoir, ce sont les méthodes enseignées à la police nationale.» Interdite en Suisse et en Belgique, cette technique a valu à la France une condamnation par la Cour européenne des droits de l’homme en 2007. Amnesty réclame son interdiction et demande que les policiers «soient formés à n’utiliser que la force nécessaire» et qu’ils «connaissent les réactions qu’une personne est susceptible d’avoir lorsqu’on l’immobilise». L’Inspection générale de la police nationale a bien édicté une note sur le sujet, en 2008, mais elle est floue : «L’immobilisation en position ventrale doit être la plus limitée possible.»
En cas de mort, les faits sont rarement poursuivis. En France, c’est la police qui enquête sur la police, pas un organe indépendant. La situation risque d’empirer avec la disparition de la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS), organe indépendant qui a été remplacé par le Défenseur des droits. Autre souci : les familles des victimes sont souvent laissées dans l’ignorance, traitées «avec mépris» ou lancées sur de fausses pistes. «Le ministère de l’Intérieur nous répond toujours que ces affaires montrent la difficulté du travail policier, précise Patrick Delouvin, d’Amnesty. Et que c’est une minorité de cas. Justement : peut-être est-il plus facile de les traiter, comme il y en a peu.»
Les autres cas
Pour lire cet article en ligne sur le site de Libération, cliquez ici
Mohamed Boukrourou, Marocain de 41 ans, a été interpellé en 2009 à Valentigney (Doubs) après un incident dans une pharmacie. Il s’est débattu, est mort une heure après. Selon sa sœur, «il y a une histoire montée autour de cette affaire pour l’étouffer et pour que les policiers s’en sortent».
Lamine Dieng, Français de 25 ans, a été arrêté en 2007, à Paris (XXe) après une altercation. Immobilisé face contre terre, menotté dans le dos, il décède d’une asphyxie aggravée par sa consommation de stupéfiants. «On est en souffrance, on vit dans l’attente de la justice», dit sa sœur.
Abou Bakari Tandia, Malien de 38 ans, a été interpellé en 2004 à Courbevoie (Hauts-de-Seine). Il tombe dans le coma au commissariat et décède un mois et demi plus tard d’une asphyxie consécutive à une «contention thoracique» pratiquée par un policier, qui n’a pas été inquiété.
Ali Ziri, retraité algérien de 69 ans, a été arrêté avec un ami en voiture à Argenteuil (Val-d’Oise) en 2009. Au commissariat, il a été jeté au sol, menotté dans le dos, allongé le visage dans ses vomissures. Il est mort le surlendemain à l’hôpital. Aucun policier n’a été poursuivi.
Comments